Une Russe sur le siège de Deir ez-Zor: «Tous les chats et chiens ont été mangés»

Irina est ravie que sa patrie, la Russie 🇷🇺, aide la Syrie par une assistance militaire et humanitaire

Nous sommes habitués à entendre parler d’un siège comme d’une tragédie de l’époque de la Grande Guerre patriotique liée à Leningrad – une page de l’histoire terrible mais déjà lointaine. C’est d’autant plus surprenant d’entendre l’histoire de la Russe Irina Assaf, qui a parlé à Sputnik des mois de siège dans la ville syrienne de Deir ez-Zor.

Deir ez-Zor est une grande ville syrienne, le centre administratif de l’une des provinces du pays situé sur l’Euphrate à l’est de la Syrie. Depuis l’été 2014, Deir ez-Zor était assiégée par les terroristes de Daech (organisation terroriste interdite en Russie) et défendue par l’armée syrienne et les volontaires.

Le siège de trois ans a été percé récemment par les frappes depuis Palmyre, les premiers convois humanitaires sont arrivés dans la ville. Et bien que les terroristes restent aux abords de la ville, la situation s’améliore peu à peu — les Syriens soutenus par l’aviation russe élargissent le corridor conduisant à Deir ez-Zor depuis la «terre ferme», repoussent les terroristes de la ville et relient entre eux les différents quartiers.

Durant tous ces longs mois de siège les habitants de Deir ez-Zor souffraient des bombardements de Daech, de la pénurie de nourriture, de médicament et d’eau potable. La ville comptant des milliers d’habitants était approvisionnée uniquement par les airs. La Russe Irina Assaf, originaire de Kostroma qui a déménagé au début des années 1990 dans la ville fleurissante à l’époque sur l’Euphrate, a raconté à Sputnik le quotidien du siège et son étonnante histoire.

«Les terroristes empêchaient de prendre de l’eau dans le fleuve»

«Les gens mourraient des bombardements, de la famine, surtout les enfants et les vieillards. Les chats et les chiens ont disparu dans la ville — ils ont été mangés. Les conditions climatiques sont très difficiles à Deir ez-Zor — en été il fait chaud et sec. C’est impossible de vivre sans eau. Et l’eau a été effectivement coupée (les autorités ne pouvaient pas entretenir le fonctionnement de la distribution d’eau sous les tirs). Et les gens mourraient de soif. Le fleuve est à proximité, on pouvait apporter de l’eau, mais la rive est bombardée par les terroristes. Ils n’autorisaient même pas de prendre de l’eau dans le fleuve», décrit Irina Assaf l’horrible quotidien de Deir ez-Zor assiégée.

Selon les témoins, de nombreux voisins et amis d’Irina et de son mari Ibrahim ont été tués ou blessés.

«La femme du cousin est morte d’un obus lancé par les terroristes sur la ville. La femme de mon ami est morte, des voisins sont morts, le père du voisin est mort. Mon père a été blessé. Nous étions constamment bombardés. C’est une affaire de chance — notre quartier était constamment bombardé, et si tu sortais dehors…», énumère Ibrahim.

Au moins une ou quelques personnes ont été tuées dans chaque rue de Deir ez-Zor.

«Et il y a encore beaucoup de gens qui ont disparu, on n’ignore s’ils sont en vie et où ils sont», conclut Ibrahim.

Irina se souvient d’une histoire. Elle, une femme ayant un diplôme en biologie soviétique et la réputation d’une personne instruite auprès des voisins, a été demandée à examiner les blessures d’un homme âgé. Il avait été touché par un obus lors d’un bombardement des terroristes. Bien sûr, les médecins manquaient en ville, les habitants devaient eux-mêmes s’apporter mutuellement les premiers soins. Il a fallu traverser plusieurs pâtés de maisons — sous les tirs.

«La blessure semblait pas très grave, mais l’homme était âgé et souffrait de diabète. Je suis venue, il faisait très sombre — c’était la nuit et il n’y avait pas d’électricité. Dans le noir sous une lueur de bougie j’ai examiné l’homme couché. La blessure était profonde et dangereuse. J’avais apporté quelques pansements et du peroxyde, mais quand j’ai commencé à traiter la blessure j’ai compris que seul un chirurgien, voire une amputation pourrait régler le problème. J’ai dit de l’amener au plus vite à l’hôpital», se souvient-elle.

Le vieil homme n’a pas eu de chance — ces jours-là dans les hôpitaux de Deir ez-Zor se trouvaient de nombreux soldats blessés qui protégeaient la ville. L’aide médicale manquait. Quelques jours plus tard l’homme est décédé d’une gangrène.

La famille d’Irina a eu plus de chance — ils ont rapidement réussi à fuir la ville assiégée. Le siège ne faisait que commencer, Daech prenait le contrôle des routes menant à Deir ez-Zor et la communication des transports était encore possible.

De Kostroma à Deir ez-Zor

Irina est née dans la ville calme et provinciale de Kostroma et, évidemment, même dans un cauchemar elle n’aurait pu s’imaginer qu’elle se retrouvera dans un véritable siège comme dans les films sur la guerre et Leningrad.

Au début des années 1990, Irina est partie faire ses études dans la ville ukrainienne de Kharkov, elle a intégré la faculté biologique de l’université locale. A Kharkov elle a fait la connaissance de son futur mari — le Syrien Ibrahim Assaf.

«C’est ainsi que le destin nous a liés — je suis de Volga, il est de l’Euphrate. C’est intéressant comme le destin lie les gens», rit Irina.

Ibrahim étudiait à l’Académie d’agriculture, il a passé un doctorat. Agronome est un métier respecté et sollicité en Syrie, par conséquent l’avenir semblait serein au jeune couple. Après l’université en 1994 les jeunes mariés sont partie dans la ville natale d’Ibrahim, Deir ez-Zor. A l’époque c’était une ville pacifique prospère. Irina a mis au monde une fille et deux fils.

«Je vis en Syrie depuis 23 ans et je n’ai jamais senti d’attitude négative. Où que j’aille concernant les documents ou les affaires ménagères — je suis toujours bien accueillie. Et toujours des propos très positifs sur la Russie. J’espère que ce sera le cas à terme», raconte avec tristesse et nostalgie Irina.

Sa mère lui a rendu visite en Syrie huit ou neuf fois. «Elle a toujours apprécié de venir ici. Chaque voyage était toujours étonnant pour elle — elle aime la culture, la musique syrienne. Elle a toujours été accueillie très amicalement, jamais nous n’avons senti de la part des Syriens des regards ou des propos négatifs», explique Irina Assaf.

Mais tout a changé quand la guerre a éclaté en Syrie.

Le début du siège et la fuite de la ville

Les terroristes de Daech ont commencé à encercler Deir ez-Zor, les tirs et les combats aux abords de la ville ont commencé. Ceux qui pouvaient et avaient quelque part où aller quittaient leur foyer — les islamistes contrôlaient déjà toutes les routes mais ne se sentaient visiblement pas encore les maîtres à part entière sur la terre du «califat».

«La situation devenait catastrophique. Il y avait un risque qu’en cas d’entrée dans la ville les terroristes massacreront toute la population, sans parler de moi — je suis Russe. Après le veto russe (en 2011-2014 la Russie et la Chine ont bloqué quatre résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies sur la Syrie) cette masse était dirigée contre la Russie. Ce n’est pas un secret. C’est pourquoi nous avons décidé de partir. Et Dieu a été avec nous», explique Irina.

La famille Assaf est partie littéralement avec le dernier convoi. Ils ont pris seulement le strict nécessaire, ce qui a pu rentrer dans la voiture — les documents d’identité et les affaires. Il fallait franchir cinq postes de contrôle de Daech. Irina et sa fille de 18 ans ont vêtu le hidjab — pour ne pas irriter les islamistes. Mais pas seulement.

«Il ne fallait pas montrer un visage slave ou une peau blanche — nous pouvions être tuées simplement parce que nous sommes russes. Nous ne faisions pas de bruit aux postes de contrôle pour ne pas montrer que nous sommes étrangères», explique Irina Assaf.

Les terroristes laissaient-ils sortir les civils? «C’est une question de chance. Cela dépend qui monte la garde sur le poste de contrôle. Pour la moindre suspicion on pouvait être fusillé ou fait prisonnier, esclave.»

Les terroristes aux postes de contrôle l’ont surpris.

«De nombreux étrangers ressemblants aux Afghans, aux Pakistanais. Et les regards… Comme s’ils n’étaient pas de ce monde. Comme dans une hallucination. Aucune notion de propreté, d’apparence. Très sales. Ils sont dans le désert où il n’y a pas d’approvisionnement, pas d’eau», se souvient Irina.

Et malgré toutes les mesures de précaution la famille Assaf a failli se faire percer à jour. L’un des terroristes a fouillé dans le sac de documents d’identité.

«Il a ouvert ces papiers — c’était la copie de mon passeport russe. Nous avons pensé que c’était les dernières minutes de notre vie. Mais de toute évidence il était inculte, il n’a même compris de quels documents il s’agissait et en quelle langue ils étaient. Mon mari a dit que c’était la copie de son diplôme supérieur. A ce moment le terroriste a été appelé ou distrait par quelqu’un… Nous avons rapidement tous remis dans le sac et il nous a donné l’ordre de partir», se souvient Irina des secondes qui ont duré des heures. «C’était simplement la volonté de Dieu», explique-t-elle cette heureuse coïncidence.

La famille d’Irina a réussi à partir dans l’est de la Syrie, dans les régions sûres.

Aujourd’hui, ils vivent chez des amis dans un petit village près de Lattaquié. Ibrahim travaille en tant qu’enseignant, Irina donne des cours particuliers de russe et de biologie.

La situation actuelle à Deir ez-Zor

Irina ne perd pas le contact avec Deir ez-Zor devenue son foyer après tout le bon et le mauvais. Des amis y sont restés, y compris la fille d’une amie. La jeune femme a 24 ans, elle a récemment reçu un diplôme universitaire. La connexion mobile est très mauvaise, il n’y a pas d’internet, mais parfois Irina parvient à échanger avec elle des SMS.

«Je regrette vraiment de ne pas pouvoir lui aider. Les approvisionnements laissent à désirer. Les prix sont 10 à 20 fois supérieurs par rapport au reste du territoire syrien. De nombreuses personnes sont mortes de famine, de maladie et de blessures, d’épidémies à cause de l’absence d’aide médicale. Les bombardements de Daech ne cessent pas. Les terroristes utilisent des armes réelles et artisanales. Ils s’efforcent d’étouffer la population — ils ne nous prennent pas pour des humains mais uniquement pour un «soutien du régime». Mais les gens veulent simplement vivre! Une vie normale sur un territoire où ils ne sont pas opprimés», décrit Irina la situation dans la ville.

Elle est ravie que sa patrie, la Russie, aide la Syrie par une assistance militaire et humanitaire.

«Les gens y ont besoin d’aide. Il y a un proverbe arabe qui dit: «Les secrets sont gardés à la maison». Tout le négatif est caché derrière les murs de la maison, les gens n’affichent pas leurs problèmes. Mais en réalité le niveau de vie a significativement chuté. C’est pourquoi la moindre aide est précieuse. Car elle signifie la compassion et le soutien», explique-t-elle.

Aujourd’hui, le siège de trois ans a enfin été percé par les frappes de l’armée syrienne soutenue par l’aviation russe. Les premiers convois humanitaires arrivent dans la ville. Irina et ses compatriotes espèrent que prochainement la vie se normalisera à Deir ez-Zor et que la famille Assaf et tous leurs voisins pourront rentrer chez eux.

fr.sputniknews.com

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