Heureux comme Dieu dans la Russie de Poutine

Il n’est pas rare de comparer Poutine à un tsar… au sein de l’Église orthodoxe

Par Antoine Colonna

Russie. Valaam est l’un des sanctuaires les plus populaires de Russie. Un lieu exceptionnel où se rend fréquemment le président russe, conscient de l’importance des religions traditionnelles pour le redressement de son pays.

La foule s’est massée devant la cathédrale de la Transfiguration du Seigneur. Le patriarche Kirill, qui vient de célébrer deux heures et demie de liturgie pour la fête patronale, va sortir. Les cloches sonnent et le soleil rayonne au-dessus du lieu saint, formant comme une sphère bordée, pour un instant, d’un arc-enciel. Une rumeur parcourt la foule : « Il est là… »,« Il vient souvent ici, mais on ne sait jamais vraiment », « Parfois, on le croise même sur une route au volant de sa voiture. » “Il”, c’est Vladimir Poutine. Le président russe, qui était bien présent ce jour, cultive une certaine discrétion quant à sa pratique religieuse. Ce matin-là, il a évité le bain de foule des pèlerins pour se glisser dans la partie basse de l’église et embrasser les reliques des saints fondateurs du lieu, saint Serge et saint Germain, et saluer le patriarche.

Les Russes découvrent le plus souvent après plusieurs années ce que leur président a fait pour leurs églises. Valaam est une sorte de “mont Athos” du Nord, sur le lac de Ladoga, le plus grand d’Europe, au nord de Saint-Pétersbourg, à quelques kilomètres seulement de la frontière finlandaise. L’archipel de Valaam, rouvert à la vie monastique en 1989, abrite plusieurs ermitages appelés “skites”, l’un d’eux étant dirigé par un moine alsacien, le frère Séraphim, l’un des pères spirituels les plus charismatiques du lieu. Vladimir Poutine y profite d’un ermitage particulier où il se rend plusieurs fois par an. À l’intérieur, quatre moines écrivent des icônes, c’est le terme précis, et prient sans doute pour le chef de l’État, qui se confesse régulièrement. Dans le même skite, un appartement est également aménagé pour le chef de l’Église orthodoxe russe, Kirill, avec qui Poutine a fréquemment de longues conversations.

Vladimir Poutine, un acteur influent de la religion orthodoxe

Le président russe a joué de nombreuses fois un rôle important pour réunir des fonds destinés à la réhabilitation du sanctuaire. Le monastère est particulièrement soutenu par la Fondation Saint-André-le-Premier-Appelé, présidée par un proche du président, Vladimir Iakounine. Les deux hommes se sont rencontrés à Saint-Pétersbourg, il y a plus de vingt ans. Avec sa fondation, Iakounine effectue un travail important destiné à soutenir le renouveau de l’orthodoxie depuis la fin de l’Union soviétique. Une oeuvre qui selon lui « répond à un besoin profond des Russes de retrouver leurs racines, leur identité ». Il met à profit sa notoriété et ses fonds pour organiser régulièrement des pèlerinages, dont le plus célèbre est celui du “feu sacré”. Chaque année, un peu avant Pâques, il conduit une délégation qui ramène la lumière sainte qui s’allume de façon inexpliquée au coeur du Saint-Sépulcre de Jérusalem. La flamme est ensuite conduite à Moscou, dans un avion affrété par Gazprom, et donnée au patriarche pour la fête la plus importante des chrétiens. Le “feu sacré” est également envoyé aux quatre coins du pays et bien évidemment à Valaam. Le pèlerinage de Terre sainte est assez éprouvant mais, dans les cercles de pouvoir moscovite, il n’est pas exceptionnel de faire le voyage. Le retour à la foi orthodoxe après la fin du communisme est un fait majeur de la nouvelle Russie. Dariana, une guide de l’île de Valaam, qui vit sur place toute l’année, explique que le président vient souvent se recueillir ici, quelle que soit la saison : « Ce n’est pas feint. On ne peut pas simuler la foi comme ça, c’est trop profond. » La Fondation Saint-André a également organisé, en 2011, une tournée dans toute la Russie de la ceinture de la Vierge Marie, relique conservée au mont Athos. En ce début du mois de juillet, alors que l’on termine le carême des saints apôtres, l’un des quatre carêmes pratiqués dans l’orthodoxie, le président russe est donc venu pour la fête patronale, découvrant au passage une nouvelle statue de saint Vladimir, offerte par la fondation et un donateur ukrainien. Entre autres gestes symboliques, Poutine a fait construire un hospice pour pèlerins. Mais pas n’importe où. En Jordanie, sur les bords du Jourdain, non loin de sa source, où saint Jean a baptisé le Christ.

Le fait religieux en Russie, où trois quarts des Russes s’affirment orthodoxes (8 % de pratique régulière, 4 à 5 % pour les catholiques en France) n’est pas que religieux stricto sensu, il participe aussi de la politique au sens propre, la vie de la cité. L’administration présidentielle encourage le retour à la tradition orthodoxe, car elle sait que c’est la colonne vertébrale de l’identité nationale. Même Staline avait dû s’en servir pour vaincre les nazis et sortir les vieux popes des prisons. Au XXIe siècle, Vladimir Poutine, qui a été baptisé en secret par sa mère et porte toujours sur lui une petite croix qu’elle lui a offerte et qu’il a fait bénir au Saint-Sépulcre, ne renie rien de la foi de ses pères. Une croix à laquelle il tient d’autant plus qu’elle a survécu à l’incendie de sa datcha de Saint-Pétersbourg dans les années 1990. Au sein de l’orthodoxie, Poutine pèse même de tout son poids pour gommer les tensions entre les différentes Églises, réussissant à rétablir, en 2007, la communion entre le patriarcat de Moscou et l’Église russe hors frontières, séparés depuis la révolution bolchévique. Même les vieux-croyants, le courant le plus ancien de l’orthodoxie, persécutés à l’époque de Pierre le Grand pour avoir refusé la réforme liturgique du XVIIe siècle, sont bien traités dans la nouvelle Russie, une première depuis Nicolas II, le dernier tsar, canonisé par le patriarcat de Moscou et prié aujourd’hui avec ferveur. Un grand pèlerinage réunissant plusieurs dizaines de milliers de personnes a d’ailleurs été organisé le 17 juillet dernier à Iekaterinbourg, lieu du martyre de la famille impériale, il y a tout juste quatre-vingt-dix-neuf ans.

Le judaïsme et l’islam sont aussi appelés à jouer un rôle structurant

Pourtant, si l’orthodoxie occupe une place de quasi-religion d’État, les autres religions “traditionnelles” de Russie, en particulier le judaïsme et l’islam, sont également invitées à jouer leur rôle structurant. Le grand rabbin de Russie, Berel Lazar, ne tarit pas d’éloges sur Poutine, parlant d’âge d’or du judaïsme en Russie, qui n’a jamais été aussi bien traité de son histoire. Même l’antisémitisme, qui était une réalité dans certains milieux russes, disparaît, et le sujet est l’objet de l’attention des organes de justice. Pour ce qui est de l’islam, Moscou a bien conscience que les musulmans sont près de 20 millions en Russie. La grande majorité d’entre eux est authentiquement russe et ne connaît pas de déchirement identitaire. Il faut pourtant suivre avec attention cette communauté, notamment celle qui vient d’Asie centrale. Ce n’est sans doute pas un hasard si Vladimir Poutine a inauguré la grande mosquée de Moscou en 2015, la veille même de son ordre de frapper les djihadistes en Syrie. C’est la même stratégie qui a permis de chasser l’islam salafiste du Nord-Caucase et en particulier de Tchétchénie, où le Kremlin a favorisé l’islam traditionnel, finançant même à Grozny, sur le modèle de la mosquée bleue d’Istanbul, l’un des plus grands lieux de culte musulman d’Europe, capable d’accueillir 10 000 fidèles.

Il n’est pas rare de comparer Poutine à un tsar. Aujourd’hui, au sein de l’Église orthodoxe, et au plus haut niveau, certains, comme le métropolite Hilarion et d’autres, se disent ouverts à l’idée d’une restauration monarchique qui est, pour certains, la véritable identité politique de la Russie.

De notre envoyé spécial à Valaam et Saint-Pétersbourg,

valeursactuelles.com

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