«La politique russe a débloqué la situation en Libye»

Bravo Chef Poutine !


Propos recueillis par Erwann Pensec

La Russie, activement engagée dans les conflits se propageant au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, est en réalité en train d’avancer ses pions sur l’échiquier de la géopolitique mondiale. Le 6 avril, Bernard Lugan, historien et africaniste de renom, s’est rendu à Moscou afin de tenir une conférence sur la situation en Libye à l’Institut de Moscou des relations internationales (MGIMO). À cette occasion, il a analysé pour RBTH les réelles motivations de la Russie dans cette région.

RBTH : Vous êtes en visite à Moscou afin de tenir au MGIMO une conférence sur la situation en Libye, pouvez-vous revenir sur les faits et expliquer les causes des tensions actuelles dans ce pays ?

Bernard Lugan : La situation aujourd’hui est la conséquence de l’expédition menée contre le régime de Kadhafi en 2011. Cette intervention a complètement disloqué le corps social, politique et sociologique libyen et fait apparaître des divisions qui ont toujours été latentes mais qui avaient été un peu gommées par Kadhafi. Ces divisions sont multiples, mais la plus apparente est celle entre l’est et l’ouest du pays, c’est-à-dire entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque, deux mondes qui ont toujours été indépendants l’un de l’autre et ce depuis l’Antiquité, où la Cyrénaïque était grecque et la Tripolitaine carthaginoise.

Ensuite, cette réalité s’est toujours développée pour une raison très simple, c’est que la Libye est un gigantesque désert, avec deux petites zones méditerranéennes en Cyrénaïque et en Tripolitaine séparées toutes les deux par 1500 kilomètres de désert. La Libye n’a jamais été unie, elle l’a été durant une brève parenthèse à l’époque italienne, mais ce fut une parenthèse coloniale, elle n’a été en fait unie que sous Kadhafi. Il avait réussi à partir d’une réalité, la réalité tribale. Si on ne prend pas en compte cette réalité en Libye, on passe à côté de tout. Le système des élections ne veut absolument rien dire en Libye.

Kadhafi avait réussi à regrouper autour de lui les deux grandes alliances tribales, celle de Cyrénaïque et celle de Tripolitaine. Lui, de naissance, faisait partie de l’alliance de Tripolitaine, et par son mariage avec sa deuxième femme, qui est une Barasa, l’ancienne tribu royale de Cyrénaïque, il a réalisé l’union entre ces deux ensembles. En lançant leur intervention en 2011, les Occidentaux n’ont pas seulement éliminé le colonel Kadhafi, mais ont cassé le système d’unité tribale qui avait été constitué autour de lui. Aujourd’hui, nous assistons donc à la guerre de tous contre tous, avec deux situations différentes.

Ce qui se passe est très simple, nous avons d’un côté l’anarchie totale en Tripolitaine, avec un pseudo-gouvernement d’unité nationale, créé à l’imitation des systèmes occidentaux, c’est-à-dire fondé sur un système de partage du pouvoir entre diverses forces politiques, religieuses, etc. Cette anarchie voit plusieurs grandes forces s’opposer : celle qui domine, c’est la ville de Misrata, donc les frères musulmans. Tripoli est aux mains de diverses milices. Ensuite à l’extrême-ouest, on trouve les Berbères du Djebel Nefoussa, et entre eux et Tripoli il y a la ville de Zenten, où est le fils du colonel Kadhafi à l’heure actuelle et qui possède une milice importante. Plus au Sud vivent les Touaregs, qui sont en lien avec la Tripolitaine. Il y a donc un émiettement du pouvoir politique, le gouvernement d’union nationale ne gouverne rien du tout.

En Cyrénaïque, la situation est totalement différente, on y trouve un début de reconstitution d’un minimum d’ordre autour du général Haftar, qui est un ancien compagnon de Kadhafi. Haftar contrôle le seul embryon d’armée qui existe et surtout il est soutenu par l’alliance tribale de Cyrénaïque qui est restée parfaitement organisée. Il représente donc la seule force à peu près organisée, il est en train d’éradiquer les islamistes. Normalement il devrait en venir à bout, d’autant plus qu’il est soutenu par l’Égypte, les Émirats et la Russie.

Comment la situation va-t-elle évoluer selon vous ?

Tout dépend de ce que fait Haftar. Deux solutions : soit un compromis avec la Tripolitaine, mais Haftar refuse que l’armée soit sous le contrôle des autorités tripolitaines. Soit une confrontation. Dans ce cas, tout dépendra de ce que fera Misrata, car elle est la seule milice tripolitaine capable de lutter contre lui. Haftar pourra compter sur plusieurs alliés en Tripolitaine, notamment la ville de Zenten et plusieurs tribus. Les avant-gardes d’Haftar sont presque aux portes de Tripoli, mais à mon avis il n’a pas les moyens de la prendre à cause de l’embargo sur les armes. Il faudrait que la Russie lui fournisse des armes en quantité ou que l’embargo cesse. Autre élément à mettre en perspective, c’est le rôle du fils de Kadhafi, Saïf al-Islam, qui a été reconnu comme la seule personne pouvant parler au nom des tribus. Or il est en relation avec Haftar. Quels sont leurs liens exacts, je ne le sais pas. Ce qui est certain c’est que s’ils passent un marché, Haftar aura un appui considérable.

La France est depuis longtemps engagée dans ce conflit, contrairement à la Russie qui ne s’en est mêlée que récemment, quel a été jusqu’à présent le rôle de ces deux pays dans l’évolution de la situation ?

Politiquement, la France soutient le pseudo gouvernement d’union nationale de Tripoli et en même temps les forces spéciales françaises ont aidé Haftar à conquérir Benghazi. En ce qui concerne la Russie, ce qui est intéressant c’est que la politique russe a totalement débloqué la situation. Le nœud gordien a été tranché par l’accueil d’Haftar à Moscou, et une autre fois sur le porte-avions russe. À ce moment-là, Haftar, qui était considéré comme le chef d’une pseudo dissidence de Cyrénaïque, est devenu un personnage officiellement reconnu au plan international, ça change tout. Aujourd’hui deux légitimités vont donc s’opposer.

En janvier, vous aviez affirmé que la Russie étendait son influence en Méditerranée, en se rapprochant d’avantage de l’Égypte et de l’Algérie, pour finalement peut-être délaisser cette dernière, jugée trop imprévisible, au profit du Maroc. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Il est intéressant de voir qu’aujourd’hui l’Algérie se rapproche des États-Unis, et ce, depuis que la Russie a donné un peu de sa caution à la politique marocaine au Sahara occidental, ce qui, aux yeux de l’Algérie, est inacceptable. La Russie mène pourtant une politique très ouverte, puisqu’elle a reçu dernièrement le représentant du Polisario (mouvement politique et armé du Sahara occidental, ndlr). Mais si l’on prend un peu de recul, on constate une reprise de la vieille politique traditionnelle russe, avec un désir d’ouverture sur les mers chaudes. Ça veut dire d’abord contrôler la mer Noire, ensuite, sécuriser les bases de Syrie, notamment Tartous, ce qui a été fait avec le sauvetage du régime syrien ; mais ça reste dans le fond de la Méditerranée, le but est l’ouverture vers le grand large, ce qui passe par des positions relais en Afrique du Nord.

Donc si un jour la situation libyenne s’améliorait, le seul port en eau profonde utilisable par les sous-marins dans cette zone est dans la région de Derna et de Tobrouk, donc en Cyrénaïque. Ensuite il y avait Mers el-Kébir, mais les Algériens ont fait une erreur politique considérable lorsqu’il y a trois ans, la flotte russe a demandé des facilités aux Algériens, ceux-ci ont refusé, ce qui a forcé les Russes à aller se ravitailler en Espagne. La Russie a donc réorienté sa politique. Ils ont décidé de s’entendre avec le Maroc plutôt que de continuer cette politique d’alliance avec l’Algérie.

fr.rbth.com

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