#DébatTF1. Que dit le graphique brandi par Marine Le Pen ?


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Que nous dit le graphique exhibé par Marine Le Pen lors du « Grand Débat » ?

L’industrie allemande a certes profité d’un euro sous-évalué (pour elle). Mais d’autres raisons expliquent le décrochage de la France et des pays du Sud.

Les temps ont bien changé. Autrefois, c’étaient les experts les plus sérieux, les plus centristes, qui exhibaient des graphiques, histoire de ramener tout le monde au réalisme, aux chiffres, aux « faits ». Valéry Giscard d’Estaing excellait dans ce sport-là, jusqu’à la caricature. Lundi soir, lors du « Grand Débat » présidentiel sur TF1, c’est la candidate populiste et d’extrême droite, Marine Le Pen, qui a produit une courbe, pour appuyer ses propos hostiles à l’euro. La voici :

La courbe, basée sur les données de l’OCDE, n’est pas fausse mais elle est volontairement trompeuse, surtout quand on la montre pendant trois secondes sur un écran de télévision. On a l’impression que la production industrielle française  a « rattrapé » l’Allemagne avant l’instauration de l’euro, et qu’elle s’est fait distancer ensuite.

En réalité, la production industrielle de chaque pays est représentée avec une base 100 en 2001 : on fait « comme si » tout le monde était à 100 cette année-là, et on calcule les évolutions dans les années suivantes (ainsi, tel pays sera l’année suivante à 103 si sa croissance de la production industrielle a été de 3%). On reconstitue également le passé, à partir de cette base 100. On peut ainsi comparer non les niveaux de production, mais leurs évolutions.

Que nous dit cette courbe ? Que l’Allemagne, depuis le début de ce siècle, s’est détachée du peloton (représenté sur le graphique par la France, l’Italie et l’Espagne) en matière de production industrielle. Ce qui est incontestable.

Un euro sous-évalué (pour l’Allemagne) 

L’euro, dès fin 2000, a décroché du dollar, ce qui a favorisé les exportations européennes. Or c’est l’Allemagne le premier exportateur.

A cela s’ajoutent des stratégies divergentes à partir de 2004 : la France, l’Espagne, l’Italie choisissent de stimuler la demande intérieure : consommation et l’immobilier. L’Allemagne choisit une autre voie : les « réformes structurelles » visant à baisser les coûts industriels et à accroître la compétitivité des exportateurs et donc leurs parts de marché (au détriment des compétiteurs des autres pays) ; la sous-traitance a été développée dans les pays d’Europe centrale à faibles coûts, et une rude politique de modération salariale a été imposée en Allemagne (ce qui n’est pas vraiment ce que prône Marine Le Pen).

L’Allemagne a par ailleurs joué la carte de la montée en gamme de ses produits industriels (autos, machines-outils…). A partir de 2005, la production industrielle allemande s’envole. L’Allemagne a en réalité mené des politiques peu « coopératives » et finalement assez agressives, tout en étant protégée par l’absence de possibilité de dévaluation par les autres pays.

Arrive la crise de 2008 qui fait plonger tout le monde. Mais la production industrielle de l’Allemagne se redresse dès 2010, alors que celle des trois autres pays stagne, du fait des cures d’austérité imposées qui dépriment la demande interne.

L’Allemagne, c’est certain, a bénéficié d’un euro sous-évalué par rapport à la santé de son économie. En revanche, il ne l’était pas pour les économies des trois autres pays mentionnés. C’est un peu comme si, dans une maison, le thermostat du climatiseur n’était réglé que sur une seule pièce (allemande), pendant que les habitants des autres pièces grelottent (métaphore piquée dans « Qui va payer la crise ? », de François Lenglet). Le résultat : la production industrielle a augmenté de 25% depuis 2001, mais elle a baissé de 10% en France, et plus encore en Espagne et en Italie.

Réformer l’euro ou l’abandonner

Mais d’autres raisons expliquent ce grand écart. Ce n’est pas l’euro qui impose de mauvaises stratégies industrielles. Quant à l’austérité infligée sans discernement (y compris en France, avec les hausses d’impôts Sarkozy-Hollande), on aurait pu l’éviter sans sortir de la monnaie unique : il suffisait de le décider. Les Etats-Unis sont sortis de la crise avec des politiques de relance vigoureuses, ce que les Européens n’ont pas cru bon faire. Quant au « thermostat unique », ce n’est pas une fatalité : des transferts vers les pays les plus touchés par la crise, pour maintenir la cohésion européenne, étaient possibles.

L’euro a des qualités : suppression des frais de change, taux d’intérêt bas, fin des crises spéculatives de change intra-européennes… Par ailleurs, « c’est un des éléments, parmi d’autres, qui font qu’il ne peut plus y avoir de guerre en Europe », juge l’économiste de Jean-Luc Mélenchon, Jacques Généreux (qui n’est pas pour autant un « eurolâtre »). Mais force est de constater qu’il n’a pas bien fonctionné. Ce n’est pas une révélation de Marine Le Pen, quasiment tous les économistes le constatent.

A partir de là, deux solutions :

1. On arrête tout, comme le propose Marine Le Pen. Avec le risque de jeter le bébé (70 ans de construction communautaire) avec l’eau du bain. Par ailleurs, la sortie de l’euro ne serait pas une mince affaire et pourrait déclencher un tsunami financier, avec retour de la spéculation, de l’inflation et avec une explosion de la dette publique. Il faudrait alors stabiliser la situation en revenant à un système monétaire européen (SME) proche de celui qui préexistait à l’euro. Or, il  fonctionnait très mal : l’Europe allait de crise en crise. Par ailleurs, la « souveraineté monétaire » si chère à Marine Le Pen était toute entière captée par la Bundesbank allemande. Elle fixait sa politique monétaire en fonction des seuls intérêts allemands, et tout le monde devait s’aligner sur ses taux d’intérêt, fussent-ils complètement inadaptés pour la zone.

2. On répare l’euro. Avec une zone euro plus politique, plus démocratique, qui permette de limiter la compétition sociale et fiscale et assure la convergence réelle des économies. C’est ce que proposent avec des approches différentes les candidats Benoît Hamon, Emmanuel Macron, et même Jean-Luc Mélenchon dans sa version « plan A ».

La solution numéro deux est la meilleure, mais elle a besoin d’un accord entre Paris et Berlin. Ce qui n’est pas gagné.

tempsreel.nouvelobs.com

Pascal Riché

Journaliste


Ce n’est pas de gauche ou de droite, il s’agit de patriotisme ou mondialisme !

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