La russophobie : une « machine qui déraille »

poutine-489Extrait de la une de The Economist « Putin’s war on the West ».
Les gens ne veulent tout simplement plus entendre raconter de saloperies sur les Russes

« L’Européen lambda se fiche, au fond, de savoir ce qui se trame vraiment là-bas, chez ces Russes. »

Pourquoi certains médias occidentaux s’obstinent-ils à présenter la Russie comme la source du Mal absolu ? Et pourquoi ce discours trouve-t-il de moins en moins d’écho ? Boris Kagarlitski, philosophe marxiste de renom et rédacteur en chef de la revue en ligne de gauche Rabcor.ru, tente de répondre à ces questions dans une tribune pour le site Um.plus.

À la fin des années 2000, un journaliste allemand de mes connaissances, qui me parlait de la politique éditoriale de sa rédaction, a noté au passage : « N’importe quel journal occidental se fera un plaisir de publier un article où l’on dit du mal de la Russie. » Le phénomène n’a fait que se renforcer depuis. Les articles sur l’affreuse Russie et les terribles Russes sont quasiment devenus la norme quotidienne dans la presse occidentale.

Cette image de la Russie dessinée par la presse rappelle les clichés de la propagande des romans de George Orwell. Moscou est présentée comme une capitale du Mal, la source d’absolument tous les problèmes survenant n’importe où sur la planète. Si l’on en croit les médias, c’est Vladimir Poutine en personne qui a piraté la boîte mail du QG de campagne d’Hillary Clinton et truqué les résultats de l’élection américaine, qui cherche à conquérir tous les pays voisins et moins voisins, qui provoque tous les désagréments politiques possibles et imaginables en Grande-Bretagne et qui fait obstacle au travail du comité Nobel.

À l’intérieur de la Russie, toujours selon les médias, c’est carrément le règne de l’enfer : la presse d’opposition n’existe plus depuis longtemps, les détracteurs du pouvoir sont tous morts, en prison, réduits au silence ou exilés. La population, à l’exception d’une poignée de libéraux, est tout entière constituée d’idiots agressifs, zombifiés par la propagande, adorant l’esclavage et haïssant le monde libre, ne rêvant que de domination totalitaire globale. L’agressivité et la barbarie des Russes n’ont d’égal que leur cupidité et leur degré de corruption.

La Russie a les traits du Mal absolu, elle est l’incarnation d’une menace totale, irrationnelle, immotivée et illimitée. Et la seule raison expliquant n’importe quel agissement des Russes est la haine existentielle, génétique qu’ils vouent à la démocratie.

Effet miroir

Même du temps de la Guerre froide, on n’entendait pas de discours de ce genre. À l’époque, le conflit entre l’Est et l’Ouest, de l’un et de l’autre côté, était décrit selon des catégories rationnelles, fondé sur des divergences idéologiques réelles.

Une telle unanimité dans la presse et chez les responsables politiques étrangers ne pouvait pas passer inaperçue, même pour les journalistes russes. Relayant les propos de leurs confrères occidentaux, les publicistes russes conservateurs en arrivent à la conclusion que l’Ouest, tout simplement, éprouve pour notre pays de la haine et rêvent de l’anéantir.

On voit par conséquent se former dans les médias russes conservateurs l’image, en miroir, d’un Occident malveillant. À l’inverse, notre presse libérale comprend le discours occidental comme une réaction naturelle à la politique russe en Ukraine, et une punition pour le rattachement de la Crimée.

Deux interprétations aussi éloignées l’une que l’autre de la réalité.

Car, faut-il le rappeler ?, ces mêmes journalistes et politiques occidentaux qui véhiculent aujourd’hui toutes les horreurs possibles et imaginables sur la Russie en parlaient, il y a 10 ou 12 ans, de façon tout à fait positive.

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Un instrument pour rassembler la droite et la gauche

Précisément ces phénomènes de corruption ou d’autoritarisme, qui provoquent aujourd’hui des cris d’orfraie, étaient alors ignorés avec bienveillance, voire encouragés avec condescendance, considérés comme de petites incartades inévitables sur la voie du développement de la nouvelle économie de marché.

Dans le même temps, l’hystérie russophobe dans la presse occidentale a commencé bien avant les événements de Maïdan à Kiev et le début de l’insurrection dans le Sud-Est ukrainien. Elle a gagné en intensité progressivement, de façon strictement proportionnelle à l’extension et l’approfondissement de la crise socio-économique qui a submergé l’Occident à l’issue de quelques décennies de politique néolibérale.

Ainsi, à première vue, l’Occident cherche à détourner l’attention de la société vers un ennemi extérieur, à la distraire de ses problèmes internes et à renforcer son union face à une menace venue du dehors. Mais la propagande anti-russe sert aussi d’autres objectifs, et non des moindres.

La russophobie est en effet devenue, aujourd’hui, l’un des instruments clés dont se sert l’élite néolibérale pour asseoir son hégémonie idéologique.

Car l’hégémonie a toujours et absolument besoin d’un thème, d’une idée permettant d’unifier les divers courants de pensée et de les inciter à collaborer – et ce, en allant largement à l’encontre des principes proclamés par les idéologues eux-mêmes.

La russophobie est indispensable aux pays occidentaux en tant que motif pour rassembler la droite et la gauche, pour expliquer pourquoi la gauche doit soutenir et poursuivre la politique de la droite. Et nous voyons la gauche devenir peu à peu otage du système, tout en perdant ses bases sociales, les petites gens dont elle devrait, au contraire, défendre les intérêts. Mais la gauche ne peut pas reconnaître cela publiquement – au risque de détruire tout le système de l’hégémonie lui-même. En revanche, elle peut toujours expliquer qu’elle renonce à ses principes politiques fondateurs au nom de la lutte contre le Mal absolu. C’est très commode.

On peut bien affirmer, dans les débats politiques, qu’il s’agit de critiques de Poutine et non de haine de la Russie. Mais le malheur, c’est qu’il n’y a là justement aucune critique ! Cette image de l’ennemi n’est pas formée à l’issue d’une analyse politique, sociologique ou économique – on se contente de reproduire à l’envi des clichés mythologiques, prêts à l’emploi, servant à fonder des conclusions en réalité préalablement établies. Conclusions qui n’ont d’ailleurs, en partie, aucun rapport avec la Russie.

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Inefficacité de la propagande anti-russe

Sauf que ce système – entièrement logique et, en un certain sens, efficace – commence tout de même à s’effondrer sous nos yeux. Sur fond de crise institutionnelle et économique qui ne cesse de s’aggraver, l’hystérie propagandiste a atteint un degré de violence qui ne serait admissible qu’en temps de guerre réelle, de guerre « chaude ». Dans des conditions de guerre réelle, la propagande est en effet au service de la lutte réelle, et elle est alimentée par la soif naturelle de vengeance des êtres humains pour leurs morts, leurs blessés, leurs victimes. Mais au contraire, quand la crise économique et le conflit intérieur sont bien réels alors que l’ennemi extérieur, lui, est virtuel, la propagande non seulement perd en efficacité, mais elle finit, comme dans l’URSS des derniers temps, par être contre-productive. Et dans le cas qui nous occupe, elle provoque moins de la méfiance que de l’agacement.

Les gens sont fatigués.

L’Européen lambda se fiche, au fond, de savoir ce qui se trame vraiment là-bas, chez ces Russes. Peut-être même que tout ce que l’on dit d’eux est vrai. Et alors ! Tout cela n’a plus aucune importance. Les gens ne veulent tout simplement plus entendre raconter de saloperies sur les Russes parce qu’ils sont las de ces récits, et qu’ils en sont arrivés à éprouver de l’aversion physique pour ceux qui les colportent.

La machine de propagande commence de s’enrayer toute seule. Les émotions négatives qu’elle engendre se retournent contre elle, contre ceux qu’elle emploie et contre ceux qui tiennent les manettes, qui commandent la partition.

Qu’un seul super-vilain

Une autre raison explique aussi que la campagne anti-russe menée en Europe occidentale et au États-Unis commence de s’essouffler : il ne peut y avoir qu’un seul super-vilain. Tant que c’était Poutine qui assumait ce rôle, tout était logique. Mais aujourd’hui, le changement de configuration politique réelle oblige la propagande à changer, elle aussi, de configuration.

En 2017, le super-vilain de l’année, c’est Donald Trump. (…)

L’intensivité de la campagne lancée contre le nouveau dirigeant américain dans les tout premiers jours de sa présidence montre à quel point l’establishment libéral voit en lui une menace sérieuse. Le mécanisme d’union de la droite et de la gauche élaboré au moyen de la campagne russophobe est aujourd’hui mobilisé contre Trump – et ce, à une échelle sans précédent. Mais c’est justement l’ardeur et l’ampleur de cette mobilisation qui seront, paradoxalement, les causes de son échec. On ne peut pas partir de la note la plus aiguë.

Une campagne de ce genre doit gagner en intensivité de façon progressive – sinon, ses acteurs autant que ses spectateurs risquent la fatigue et la « surchauffe ». Il est peu probable que l’on parvienne à renverser le nouveau président américain en quelques mois. Ce qui signifie que les efforts des propagandistes, pour une grande part, non seulement seront vains, mais même serviront le camp opposé – ils aideront Trump à faire la preuve de son invulnérabilité.

La machine de propagande déraille. Ses mécanismes commencent de se casser les uns après les autres. Et il ne s’agit que de la première étape de cette crise politique et institutionnelle. Elle sera inévitablement suivie par une autre – au moment où la société, libérée de l’hypnose dans laquelle l’avait plongée la propagande, se mettra d’elle-même à changer sa structure politique et sociale.

lecourrierderussie.com

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