Russie.. Le pouvoir dévastateur du « Niet »

poutine 281Terrible, cette photo du ministre russe Lavrov et de Poutine face à l’Américain Kerry lors d’une récente “réunion de négociation”. Toute la détermination sur le visage du premier et l’ironie affichée sur celui du second. Voici la façon dont le chroniqueur russo-américain Dmitry Orlov décrit la scène. Et celle de bien d’autres « Niet » qui cinglent comme autant de claques sur la figure d’un l’Empire dominant chahuté.

La façon dont les choses sont censées se passer sur cette planète est la suivante : aux États-Unis, les structures de pouvoir (publiques et privées) décident ce qu’elles veulent que le reste du monde fasse. Elles communiquent leurs vœux par les canaux officiels et officieux, en attendant une coopération automatique. Si la coopération ne vient pas immédiatement, elles appliquent une pression politique, économique et financière. Si cela n’a toujours pas l’effet escompté, elles tentent un changement de régime par une révolution ou un coup d’État militaire, ou encore organisent et financent une insurrection terroriste et une guerre civile dans la nation récalcitrante. Si cela ne fonctionne toujours pas, elles bombardent le pays jusqu’à ce qu’il revienne à l’âge de pierre. C’est du moins la façon dont les choses ont fonctionné dans les années 1990 et les années 2000, parce qu’à la fin une nouvelle dynamique a émergé.

Au début, cette dynamique était centrée sur la Russie, mais le phénomène s’est depuis répandu dans le monde entier et est sur le point d’engloutir les États-Unis eux-mêmes. Il fonctionne ainsi : les États-Unis décident de ce qu’il veulent que la Russie fasse et communiquent leurs souhaits, en attendant une coopération automatique. La Russie dit « Niet ». Les États-Unis procèdent alors à toutes les autres étapes décrites ci-dessus, mais sans la campagne de bombardement à cause la dissuasion nucléaire russe. La réponse reste « Niet ». On pourrait alors imaginer qu’une personne intelligente au sein de la structure du pouvoir des États-Unis réfléchirait et dirait : « Sur la base des éléments d’informations en notre possession, montrant que nos conditions ne fonctionnent pas avec la Russie, nous allons essayer de négocier franchement d’égal à égal avec celle-ci. » Et tout le monde de se frapper le front en s’exclamant : « Wow ! C’est génial ! Comment n’y avons-nous pas pensé plus tôt ? » Mais au lieu de ça, cette personne avisée aurait été aussitôt flinguée, parce que, voyez-vous, l’hégémonie mondiale américaine est non négociable. Et donc ce qui se passe à la place est que les Américains se retrouvent déboussolés, se consultent et essaient à nouveau, ce qui rend le spectacle tout à fait amusant.

Tout l’imbroglio autour d’Edward Snowden était particulièrement drôle à regarder. Les États-Unis ont exigé son extradition. Les Russes dirent : « Niet, notre constitution l’interdit. » Alors, comble du comique, quelques voix en Occident demandèrent à la Russie de changer sa constitution ! La réponse russe se passe de traduction : « Ha ha ha ha ha ! » Moins drôle est l’impasse sur la Syrie : les Américains ont exigé que la Russie se coule dans leur plan pour renverser Bachar el-Assad. La réponse russe a été immuable : « Niet, c’est aux Syriens de choisir leurs gouvernants, pas à la Russie, ni aux États-Unis. » Chaque fois qu’ils entendent ce «Niet », les Américains se grattent la tête et… continuent à s’obstiner comme si de rien n’était. John Kerry était tout récemment à Moscou, pour une “réunion de négociation” marathon avec Poutine et Lavrov. Ci-dessus, une photo de Kerry discutant avec Poutine et Lavrov à Moscou il y a environ une semaine. Difficiles de ne pas comprendre l’expression des deux Russes. Kerry, dos à la caméra, babille comme à son habitude. Le visage de Lavrov dit : « Je ne peux pas croire que je dois rester ici et écouter plus longtemps ce tissu d’absurdités. » Le visage de Poutine dit : « Oh le pauvre idiot, il n’a toujours pas compris que nous allons simplement à nouveau lui dire « Niet ». Et effectivement Kerry rentra chez lui avec un autre « Niet ».

Ce qui est pire, c’est que d’autres pays emboîtent maintenant le pas à la Russie. Les Américains ont dit comment les Britanniques devaient exactement voter, et pourtant les Britanniques ont dit « Niet » et ont voté pour le Brexit. Les Américains ont dit aux Européens d’accepter la prise de pouvoir des entreprises à travers le Partenariat pour le commerce et l’investissement transatlantique (TTIP), et les Français ont dit « Niet, le TTIP ne passera pas ». Les États-Unis ont organisé encore un autre coup d’État militaire en Turquie pour remplacer Erdogan par quelqu’un qui ne jouerait pas au gentil avec la Russie, et les Turcs ont dit « Niet » à cela aussi. Et maintenant, horreur des horreurs, voilà Donald Trump qui dit « Niet » à toutes sortes de choses : à l’OTAN, à la délocalisation des emplois américains, aux migrations étrangères, à la mondialisation, aux armes pour les nazis ukrainiens, au libre-échange…

Une baleine morte en décomposition sur la plage de l’establishment…

L’effet psychologique corrosif du « Niet » sur le psychisme hégémonique américain ne peut être sous-estimée. Si vous êtes censé penser et agir comme un dominant, mais que seule votre pensée est en état de fonctionner, alors le résultat est la dissonance cognitive. Mais si votre job consiste à agir en intimidant les nations alentour, et que ces nations ne sont plus victimes de vos intimidations, alors votre job se transforme en une vaste blague et vous devenez un malade mental. La folie résultant de tout ceci a récemment produit un symptôme tout à fait intéressant : des membres du personnel du Département d’État américain ont signé une lettre, divulguée rapidement, appelant à une campagne de bombardement contre la Syrie pour renverser Bachar el-Assad. Les auteurs de cet appel étaient des diplomates. La diplomatie est l’art d’éviter la guerre en parlant. Les diplomates qui appellent à la guerre ne sont pas ce qu’on appelle… des diplomates. On pourrait dire que ce sont des diplomates incompétents, mais ce ne serait pas aller assez loin (la plupart des diplomates compétents ont quitté le service au cours de la seconde administration Bush, dégoûtés d’avoir à mentir pour justifier la guerre en Irak). La vérité est que ce sont des malades, des fauteurs de guerre complètement dérangés. La puissance de ce simple mot russe — «Niet » — fait qu’ils ont littéralement perdu la tête.

Mais il serait injuste de n’incriminer que le Département d’État américain. C’est comme si l’ensemble du corps politique américain avait été infecté par un miasme putride. Elle imprègne toutes choses et rend la vie misérable. En dépit de problèmes grandissants, la plupart des autres choses aux États-Unis sont encore un peu gérables, mais cette chose-là — la perte de la capacité d’intimider l’ensemble du monde —fiche tout par terre. C’est le milieu de l’été, la nation est à la plage. La serviette de plage est mitée et râpée, le parasol de plage a des trous, les boissons gazeuses dans le frigo sont pleines de produits chimiques désagréables, vos lectures d’été sont ennuyeuses… et puis il y a cette baleine morte en décomposition à proximité, dont le nom est « Niet ». Ça vous casse toute l’ambiance !

Les médias papoteurs et les politiciens de l’establishment sont sur ce point douloureusement conscients du problème, et leur réaction prévisible est de rejeter la faute sur leur bouc-émissaire de service  : la Russie, commodément personnifiée par Poutine. « Si vous ne votez pas pour Clinton, vous votez pour Poutine » est une des expressions politiques en vogue. Une autre est que Trump est l’agent de Poutine. Toute personnalité publique qui refuse de prendre une position pro-establishment est automatiquement étiqueté « idiot utile de Poutine ». Pris à leur valeur nominale, de telles allégations sont absurdes. Mais il y a une explication plus profonde pour eux : ce qui les lie tous ensemble, c’est la puissance du « Niet ». Un vote pour Sanders est un vote « Niet » : la mise en scène démocratique a produit une candidate et a dit aux gens de voter pour elle, mais la plupart des jeunes ont dit « Niet ». Même chose avec Trump : l’establishment républicain nous a sortis ses sept nains et a dit aux gens de voter pour l’un d’eux, et pourtant la plupart des Blancs de la classe ouvrière démunis a dit « Niet » et a voté pour l’outsider Blanche-Neige.

C’est un signe d’espoir que les gens à travers un monde dominé par Washington découvrent enfin la puissance du « Niet ». L’establishment est un vaisseau qui peut encore paraître pimpant de l’extérieur, mais sous le verni des apparences se cache une coque pourrie, avec de la flotte s’engouffrant par les fissures. Un « Niet » suffisamment retentissant serait probablement suffisant pour le faire sombrer, et contraindre à des changements très nécessaires. Lorsque cela se produira, s’il vous plaît, pensez à remercier la Russie… ou même, puisque vous insistez, Poutine.

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